Syrie: au-delà d’Idleb, Moscou et Ankara ont des intérêts mutuels à préserver

Des civils syriens fuient le 21 août 2019 un secteur de la province syrienne d'Idleb dans le nord-ouest de la Syrie, en proie aux violences. [AFP]
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A Idleb, la Russie soutient une offensive du régime syrien pour reprendre le contrôle de cette région, stratégique pour la Turquie. Mais si, dans ce cas précis, les deux capitales soutiennent des camps adverses, Moscou et Ankara ont des intérêts mutuels à préserver, estiment des experts.

Les présidents russe et turc ont assuré mardi partager de « graves inquiétudes » concernant la situation dans la région syrienne d’Idleb (nord-ouest), en proie à d’intenses combats, Ankara prévenant que la Turquie prendrait « toutes les mesures nécessaires » pour défendre ses troupes.

« La situation dans la zone de désescalade d’Idleb soulève de graves inquiétudes et chez nous, et chez nos partenaires turcs », a déclaré M. Poutine au cours d’une conférence de presse. »Nous comprenons les inquiétudes de la Turquie concernant la sécurité à sa frontière sud. Nous pensons que ce sont des intérêts légitimes », a-t-il ajouté, assurant avoir évoqué avec son homologue turc « des mesures communes supplémentaires » pour « normaliser » la situation dans cette zone, sans donner plus de détails.

Après des entretiens en marge d’un salon aéronautique près de Moscou, Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan ont dit souhaiter travailler ensemble pour apaiser la situation dans cette région frontalière de la Turquie.

Le président Erdogan a de son côté prévenu que la Turquie prendrait « toutes les mesures nécessaires » pour protéger ses soldats déployés dans la région, selon des propos traduits en russe. 

« La situation s’est tellement compliquée qu’à l’heure actuelle, nos militaires se trouvent en danger. Nous ne voulons pas que cela continue. Nous allons prendre à temps toutes les mesures nécessaires », a-t-il prévenu au cours de cette conférence de presse, ajoutant en avoir « discuté » avec M. Poutine.

La rencontre entre les deux dirigeants intervient à deux semaines du sommet d’Ankara, prévu le 16 septembre, qui réunira les acteurs internationaux les plus engagés dans le conflit syrien: M. Erdogan, M. Poutine et le président iranien, Hassan Rohani.

Selon M. Erdogan, ce sommet doit « contribuer à la paix dans la région ». 

Dans le nord-ouest syrien, la région d’Idleb est en partie dominée par les jihadistes de Hayat Tahrir al-Cham (HTS, ex-branche syrienne d’Al-Qaïda), mais elle compte aussi des groupes rebelles soutenus par Ankara. Cette région, frontalière de la Turquie, englobe la province d’Idleb et des secteurs adjacents des provinces voisines d’Alep et Lattaquié.

La région d’Idleb est censée être protégée par un accord sur une « zone démilitarisée », dévoilé en septembre 2018 par la Turquie et la Russie pour séparer les zones gouvernementales des territoires aux mains des jihadistes et des insurgés et la Turquie a établi 12 postes d’observation dans la zone mais cet accord n’a pas empêché l’offensive syrienne.

Après des mois de bombardements aériens menés par le régime de Bachar al-Assad et son l’allié russe, les forces gouvernementales ont amorcé le 8 août une progression au sol.

Elles sont allées jusqu’à encercler vendredi le principal poste d’observation établi par l’armée turque dans la localité de Morek, dans le nord de la province de Hama.

« La position de la Turquie est actuellement très faible », affirme Nihat Ali Ozcan, analyste au centre de réflexion Tepav d’Ankara.

Quelques jours plus tôt, des avions du régime et de Moscou avaient bombardé l’avant-garde d’un important convoi militaire dépêché par Ankara à Idleb, où il a été immobilisé.

La Turquie et la Russie sont pourtant liés depuis septembre 2018 par un accord prévoyant à Idleb une « zone démilitarisée », qui devait garantir un arrêt des hostilités dans la région et séparer les secteurs sous contrôle du régime des zones des insurgés.

« Les développements sur le terrain (…) imposent une révision de l’accord », a récemment argué le quotidien syrien progouvernemental Al-Watan.

MM. « Poutine et Assad ont l’avantage face à la Turquie, ils veulent aller à la réunion pour discuter d’une nouvelle carte », poursuit M. Ozcan, alors que les présidents russe et turc se rencontrent ce mardi avant le sommet prévu le 16 septembre à Ankara avec le président iranien Hassan Rohani, autre allié du régime Assad.

« Sans aucun doute, Idleb complique les relations entre Moscou et Ankara, car leurs intérêts y sont divergents », souligne Alexandre Choumiline, du centre d’analyse des conflits au Proche-Orient à Moscou.

« C’était déjà le cas avant, mais jusque-là, ils réussissaient à trouver des compromis. Aujourd’hui la marge de manoeuvre (…) est plus réduite ».

« Nouvelles lignes »

L’effervescence diplomatique a donc repris, car la Turquie et la Russie restent conscients qu’il n’y a pas d’alternative à un accord négocié, assurent des experts.

Une révision de l’accord de septembre 2018 se profilerait. Certaines de ses dispositions n’avaient jamais été appliquées, comme la réouverture réclamée par le régime de deux autoroutes stratégiques, reliant la grande ville d’Alep (nord) à la capitale Damas, et à l’ouest du pays.

Pour Aron Lund, des négociations entre Russes et Turcs sont nécessaires pour « une solution à Idleb ».

Ils pourraient négocier « un accord pour stopper les combats et établir de nouvelles lignes territoriales, avec de nouvelles conditions d’un cessez-le-feu », estime cet expert du think-tank The Century Foundation.

Le régime a déjà commencé à redessiner le partage. Dans le sud d’Idleb, il a conquis la grande ville de Khan Cheikhoun, sur l’autoroute Damas-Alep. Il vise désormais Maaret al-Noomane, plus au nord, sur cette même artère.

Partenariat

Mais « Moscou veut influencer la Turquie sur pleins d’autres sujets », fait valoir M. Lund.

Il cite notamment « les relations de la Turquie avec l’Otan, ou des questions commerciales ».

Ankara, membre de l’Otan, vient de se doter du système russe de défense antiaérienne S-400, faisant fi des menaces de sanctions de Washington.

« Les rapports d’Erdogan et de Poutine vont bien au-delà d’Idleb. Il y a des liens économiques, les S-400 », confirme M. Ozcan.

Ankara, membre de l’Otan, a commencé à recevoir en juillet le système de défense antiaérienne russe S-400 malgré les pressions de Washington. Mardi, le ministre turc de la Défense a indiqué que la Turquie avait reçu un deuxième lot de S-400.

Vladimir Poutine a assuré avoir discuté avec son homologue des chasseurs russes Su-35, alors que Washington a exclu Ankara d’un programme d’achat d’avions de combat F-35 après l’acquisition des S-400.

« Nous avons présenté de nouveaux systèmes d’armement (…). A mon avis, nos collègues turcs ont manifesté beaucoup d’intérêt », a déclaré le président russe.

« Les deux camps ne se font pas confiance, mais il entretiennent une relation politique » et font front commun quand cela est opportun « contre une troisième partie: les Etats-Unis, ou l’Occident », poursuit M. Ozcan.

C’est le cas notamment à propos des forces kurdes alliées des Etats-Unis, qui tiennent le nord-est de la Syrie, frontalier de la Turquie. Ankara les considère comme « terroristes ».

La milice kurde a récemment dit être prête à coopérer en vue de la mise en place d’une « zone de sécurité » pour séparer les territoires kurdes de la Turquie.

Son instauration avait été proposée par les Etats-Unis pour dissuader Ankara de lancer une nouvelle offensive contre les Unités de protection du peuple (YPG).

Dans ce cadre, explique M. Lund, la Turquie pourrait avoir besoin « d’une forme d’assistance de la Russie, pour gérer la présence américaine et les groupes kurdes du nord-est » syrien.